Posts

Post

« Productif » est le mauvais mot

5 min de lecture

« Productif » est le mauvais mot

Non, je ne suis pas plus productif en télétravail. Du moins pas au sens où la question est posée.

« Productif » est un mot valise. Il colle ensemble deux choses qui n’ont presque rien à voir : être disponible, et produire du fond. Le télétravail ne m’aide pas sur la première. Il me débloque la seconde. Et tant qu’on garde les deux sous le même mot, le débat sur le retour au bureau tourne en rond.

Deux choses sous un seul mot

La disponibilité, c’est répondre vite. Être joignable, voir passer un message et réagir, débloquer un collègue dans la minute, lever la main en réunion. C’est un travail réel, souvent utile, parfois critique. Mais c’est un travail de surface, au sens propre : il vit à la surface de la journée, en réaction.

Le fond, c’est l’inverse. C’est tenir un problème en tête assez longtemps pour le résoudre. Lire un bug jusqu’à comprendre d’où il vient vraiment, pas jusqu’à le faire taire. Garder l’architecture entière d’une feature dans la tête le temps de l’écrire proprement. Ce travail a un coût d’entrée : il faut quinze, vingt minutes pour charger le contexte avant de produire quoi que ce soit. Et ce coût, on le repaie à chaque interruption.

C’est là que tout se joue. Une journée découpée en tranches de vingt minutes ne produit pas un dixième d’une feature. Elle produit zéro feature et beaucoup de disponibilité.

Le bureau est une machine à disponibilité

Et c’est ce qu’il fait de mieux. Un open space, c’est un système optimisé pour que l’information circule vite entre des gens assis au même endroit. Quelqu’un a une question, il se tourne, elle est posée. Un incident tombe, trois personnes sont déjà devant le même écran. Pour aligner une équipe en cinq minutes, pour onboarder quelqu’un qui apprend par osmose, pour répondre à une urgence à plusieurs, rien ne bat la co-présence.

Le problème n’est pas le bureau. Le problème, c’est qu’on lui demande de produire du fond alors qu’il est construit pour produire de la disponibilité. On installe un développeur dans la pièce la plus interruptible possible, et on s’étonne qu’il termine ses tâches de concentration le soir, une fois tout le monde parti.

Je l’ai vu de l’intérieur. Chez Amazon, sur CloudWatch, une partie de mon travail consistait à surveiller des tableaux de bord pendant les heures de bureau. C’était de la disponibilité presque pure, et c’est exactement le genre de tâche que l’open space sert bien. Le fond, lui, je ne l’ai jamais produit dans le bruit. Personne n’y arrive.

Où je termine vraiment les choses

Les trucs que je suis fier d’avoir finis, je les ai finis seul, le soir, sans personne pour me joindre. Mes side projects, je les ship en parallèle du job, sur des soirées et des week-ends. Pas parce que j’ai plus de talent à 22h. Parce qu’à 22h, personne n’attend de réponse de moi dans les deux minutes.

Et je vais être honnête : je ne suis pas plus discipliné chez moi. Je suis parfaitement capable de griller un après-midi sur une bêtise. Le télétravail ne m’a pas donné une volonté de fer. Il m’a retiré la taxe. La taxe, c’est la somme de toutes les fois où je me serais retourné pour répondre à quelqu’un, où j’aurais perdu mon contexte et repayé les vingt minutes de rechargement. Enlève la taxe, et le même cerveau, à la même discipline moyenne, sort plus de fond. Ce n’est pas un super-pouvoir. C’est une soustraction.

On mesure ce qui se voit

Le présentéisme n’a pas disparu avec l’open space. Il a appris à lire Slack. Une pastille verte, un temps de réponse court, une présence visible dans les canaux : ça se mesure sans effort, donc c’est ce qu’on mesure. Le fond, lui, ne se voit pas pendant qu’il se fait. Il se voit après, quand la feature est là. Entre les deux, ça ressemble à quelqu’un qui ne répond pas.

C’est le piège. On juge un travail de fond avec l’instrument de la disponibilité. On regarde si la personne est là, réactive, visible, et on appelle ça de la productivité. Mais un développeur réactif toute la journée est souvent un développeur qui n’a pas eu une seule heure pour penser. Sa disponibilité est précisément ce qui l’empêche de produire.

Avant qu’on ne me le dise

Oui, je travaille en full remote. Et non, je ne vais pas prétendre que la co-présence ne sert à rien. Ce serait me contredire : j’ai écrit plus haut que la disponibilité est un vrai travail. Se voir en personne, c’est de la disponibilité à son maximum. Pour intégrer quelqu’un qui apprend par osmose, pour débloquer un sujet épineux à plusieurs autour d’un tableau, pour recoller une équipe qui ne se connaît pas encore, rien ne va plus vite que la même pièce.

Mais c’est exactement mon point. La co-présence est un outil, pas un décor. On va la chercher quand le travail la demande : une session de pairing, une semaine d’intégration, un atelier sur un sujet bloqué. Le full remote ne supprime pas ces moments. Il supprime le réflexe de les imposer cinq jours sur sept à des gens qui, le reste du temps, ont besoin de fond.

C’est toute la différence entre choisir la disponibilité quand elle compte et la subir par défaut. Je ne suis pas en full remote parce que je fuis les autres. J’y suis parce que je préfère payer la co-présence quand elle sert, pas la prendre en abonnement.

Donc non, je ne dis pas « le bureau est mort ». Je dis qu’on a empilé deux activités sous un seul mot, exactement comme on a empilé le dev et l’ops sous le mot devops. Être disponible et produire du fond demandent des conditions opposées. La vraie erreur, c’est de croire qu’un seul lieu, occupé par défaut, sert les deux.

La vraie question

Elle n’est pas « est-ce que tu es plus productif chez toi ». Elle est « qu’est-ce que tu mesures quand tu dis productif ». Tant que la réponse reste « je regarde si tu es là », le télétravail aura toujours l’air d’une perte.

Le jour où on mesurera ce qui est livré plutôt que qui est connecté, le débat s’arrêtera de lui-même. Il n’a jamais porté sur le lieu. Il porte sur ce qu’on a toujours su mal mesurer.