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L'alternance qui n'a jamais eu lieu

8 min de lecture

L’alternance qui n’a jamais eu lieu

Je sors un peu du terrain habituel de ce site, le craft logiciel, pour un sujet économique et politique qui me tient à cœur. Retour au craft dès le prochain article.

21 % du PIB. C’est la dette publique française en 1980. Fin 2025, elle atteint 115,6 %1. Entre les deux : sept présidents, une demi-douzaine d’alternances gauche-droite présentées à chaque fois comme une rupture. Aucune n’a inversé la courbe. Pas une seule.

Je pense qu’il n’y a jamais eu qu’une seule politique en France depuis quarante ans. Elle porte deux étiquettes, un seul programme : plus d’État, jamais moins. Peu importe qui gouverne.

Je ne suis pas économiste. Je suis ingénieur logiciel : mon métier, c’est de repérer les motifs qui se répètent dans un système, peu importe l’étiquette qu’on leur colle. Le motif que je vois ici se répète depuis quarante-six ans. Je suis libéral depuis longtemps, bien avant d’ouvrir un livre d’économie. Mais L’économie en une leçon de Hazlitt, que je lis en ce moment, m’a donné le vocabulaire précis pour nommer ce que je voyais déjà sans le formuler.

Le poids de l’État qui ne recule jamais

En 2025, la dépense publique française représente 57,2 % du PIB, après 57,0 % en 20242. C’est le deuxième niveau le plus élevé de l’Union européenne pour cette année-là, juste derrière la Finlande (57,6 %), et largement devant la moyenne de la zone euro (49,8 %)3. Ce chiffre n’a jamais durablement reculé depuis quarante ans, ni sous Mitterrand, ni sous Chirac, ni sous Sarkozy, ni sous Hollande, ni depuis.

Des majorités opposées, portées au pouvoir sur des programmes qui se prétendaient incompatibles, ont produit la même trajectoire. Ce n’est pas un accident statistique répété sept fois de suite. C’est le seul programme qui ait jamais vraiment gouverné ce pays, sous des noms différents.

La dette comme verdict

La dette n’est que la conséquence mécanique de ce premier chiffre. 21 % du PIB en 1980, 62 % en 19974. Fin 2008, alors que la crise financière frappe, elle atteint 68,1 %5. Le Covid ajoute à lui seul plus de 16 points de PIB en une seule année, portant le ratio à près de 116 % fin 20206. Fin 2025, elle s’établit à 115,6 % du PIB, soit 3 460,5 milliards d’euros. La France est troisième de la zone euro par ce ratio, derrière la Grèce et l’Italie1.

Une dette qui ne redescend jamais durablement n’est pas une malchance. C’est le résultat d’un choix reconduit d’un mandat à l’autre : dépenser plus qu’on ne collecte, et présenter chaque alternance comme le début d’une inflexion qui n’arrive jamais. Sept majorités ont eu quarante-six ans pour prouver que leur méthode marchait. Elles ont prouvé l’inverse, à l’identique, à chaque tour.

Le réflexe réglementaire

Le même pattern se retrouve dans la norme. Entre 2004 et 2024, la France a promulgué 1 046 lois, une moyenne de 50 par an, avec un pic à 67 en 20217. À ça s’ajoutent chaque année plusieurs milliers de décrets et d’arrêtés. Le secrétariat général du gouvernement parle lui-même, dans un discours de 2023, d’un niveau record d’inflation normative7.

Face à un problème, la réponse par défaut, peu importe qui gouverne, est une nouvelle loi, un nouveau décret, un nouveau guichet. Jamais moins de règles. Jamais un texte abrogé pour deux créés.

L’ordre des priorités inversé

Là où le discours d’urgence budgétaire s’effondre, c’est sur l’ordre des priorités. Entre les lois de finances 2024 et 2025, le budget de l’aide publique au développement a été réduit de 35 % en crédits de paiement8. C’est une bonne nouvelle, la seule des trois lignes qui va dans le bon sens. Mais à côté, l’aide médicale d’État a coûté 1,386 milliard d’euros en 2024, en hausse de 15,5 % sur un an et de 67,6 % sur dix ans9. La contribution brute de la France au budget de l’Union européenne progresse d’année en année, autour de 22 à 23 milliards d’euros par an sur cette période10. Une coupe sur la ligne la plus visible et symbolique, contre deux lignes qui continuent de grossir sans qu’aucune majorité ne s’y attaque vraiment : voilà à quoi ressemble un ordre des priorités qui n’a toujours pas changé.

Je ne suis pas opposé à ce qu’un pays aide d’autres pays. Mais un État qui explique à ses citoyens qu’il n’a plus les moyens de financer ses propres obligations, et qui leur demande un effort, n’a pas à sanctuariser d’autres lignes de dépense avant les siennes. Cet argent n’est pas un capital que l’État détient en propre. Ce sont des impôts prélevés sur ceux qui travaillent, avant d’être redistribués ailleurs. Faire passer les siens en premier, ce n’est pas un choix idéologique. C’est la définition même du rôle d’un État, avec l’argent de ceux qui le financent.

La leçon que personne n’applique

Hazlitt résume l’esprit de tout son livre en une idée : l’art de l’économie consiste à regarder au-delà de l’effet immédiat d’une politique sur un seul groupe, vers ses effets, à plus long terme, sur tous les groupes. Chaque dépense publique française est défendue par son bénéficiaire visible et immédiat. Une filière qui reçoit une subvention, un dispositif qui aide une population identifiée, une ligne qui rassure un partenaire international. La subvention elle-même a un effet caché : elle gonfle les prix du secteur qu’elle est censée soutenir, et maintient en vie des marchés qui s’effondreraient sans elle. L’effet visible masque l’effet invisible, exactement la mécanique que décrit Hazlitt. Personne ne défend, dans le même débat, le contribuable dilué dans soixante-huit millions de personnes qui paie cette dépense aujourd’hui par l’impôt, et demain par la dette qu’on refile à ses enfants. Sur les quinze dernières années, le pouvoir d’achat par habitant a quasiment stagné15, pendant que les prélèvements obligatoires, après une tentative de baisse entre 2018 et 2024, repartent à la hausse depuis 2025 et dépassent désormais de 2,2 points leur niveau de 201014. Plus l’État reprend d’une main ce qu’il avait lâché de l’autre, moins il en reste pour ceux qui le financent. C’est le même contribuable, des deux côtés de l’équation.

C’est exactement pour ça que gauche et droite produisent le même résultat budgétaire depuis quarante ans. L’une défend la dépense au nom de la justice sociale, l’autre s’y résout au nom du réalisme, mais aucune des deux ne compte le coût invisible et diffus. Elles ne se battent que sur le rythme auquel l’addition grossit, jamais sur le principe de la freiner.

Je sais ce qu’on va m’opposer : que la solution n’est pas moins d’État, mais un État mieux géré, plus juste, plus efficace. C’est une position défendable. Elle a eu sept majorités et quarante-six ans pour se vérifier. Elle ne s’est jamais vérifiée, pas une fois, quelle que soit l’équipe aux manettes. À un moment, l’échec répété cesse d’être un accident de parcours. Il devient la donnée qu’il faut regarder en face.

Ce qui se passe quand quelqu’un essaie vraiment l’inverse

L’Argentine de Javier Milei le prouve. En deux ans de discipline budgétaire réelle, déficit éliminé, ministères supprimés, l’inflation mensuelle est passée de 25,5 % en décembre 2023 à 1,9 % en juin 202611. La pauvreté, qui touchait 52,9 % de la population au premier semestre 2024, est retombée à 28,2 % au second semestre 2025, son plus bas niveau depuis le premier semestre 201812. Le prix payé a été une récession d’ajustement d’un an, environ moins 1,7 % de PIB en 2024, suivie d’un rebond confirmé à plus 4,4 % en 2025 par l’institut statistique argentin13.

Mais la trajectoire, elle, s’est inversée en deux ans. Pas en quarante-six.

Une politique, deux étiquettes

Le clivage gauche-droite français n’a jamais vraiment porté sur la taille de l’État. Il porte sur le rythme auquel elle augmente. Quarante-six ans, sept majorités, une seule trajectoire. Ce n’est pas de la gestion. C’est du socialisme, sous deux étiquettes différentes. Hazlitt m’a donné le vocabulaire pour voir cette leçon ignorée dans chaque ligne de budget. La route de la servitude de Hayek est la suite logique sur ma pile. Il prolonge la même leçon jusqu’à ses conséquences politiques.


Sources

  1. Insee, En 2025, le déficit public s'élève à 5,1 % du PIB, la dette publique à 115,6 % du PIB, mars 2026.
  2. Insee, Le compte des administrations publiques en 2025, mars 2026.
  3. Eurostat / Statista, ratio de dépense publique par pays de l'UE, 2025.
  4. Fipeco, Le montant et l'évolution de la dette publique.
  5. Insee, Dette des administrations publiques au sens de Maastricht (série longue).
  6. La finance pour tous, Dette publique et pandémie de Covid-19.
  7. Vie publique, discours du 21 juillet 2023 sur les statistiques de la norme et l'inflation normative.
  8. Sénat, Projet de loi de finances 2026, Aide publique au développement.
  9. Sénat, L'aide médicale de l'État, rapport d'information.
  10. Public Sénat, Budget 2025, la subvention française de 23,3 milliards d'euros au budget de l'UE.
  11. Indec, indice des prix à la consommation, juin 2026 (1,9 % sur le mois, 33,5 % sur douze mois), via La Nación.
  12. Buenos Aires Herald, Poverty drops to 28.2 %, the lowest in seven years.
  13. Indec, croissance du PIB 2025 (+4,4 %), rapporté ici ; récession 2024 selon Contrepoints.
  14. Fipeco, L'évolution des prélèvements obligatoires ; Insee, Taux de prélèvements obligatoires rapportés au PIB.
  15. Insee, Comment mesurer l'évolution du pouvoir d'achat des ménages.